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May 09 2013

La vie privée est-elle compatible avec la société numérique ?

La question peut sembler abrupte et un tant soit peu provocatrice. Je précise tout de suite que je pense que la réponse est positive. Toutes les sociétés préservent autour de l’individu une sphère protégée, considérée comme privée. D’une société à l’autre cet espace privé peut recouvrir des aspects de la vie distincts et prendre des formes diverses. Des différences majeures existent entre la campagne et la ville, entre les pays catholiques et les pays protestants, entre l’Asie et l’Europe, etc. La science fiction, souvent inspirée par les  dictatures de notre Histoire, a imaginé des mondes où la vie privée aurait été réduite à une portion congrue, à la fois argument de la fiction et source d’espoir.

La révolution numérique bouleverse de manière fondamentale nos sociétés. Son impact sera à mon avis bien plus profond que l’imprimerie ou les révolutions industrielles. Comme pour les autres révolutions de l’Histoire, tout est à réinventer, l’organisation sociale, la politique, les croyances, la guerre. La croissance exponentielle des données de notre société qui, pour reprendre la célèbre expression d’Eric Schmidt, produit autant de données en deux jours ce que l’humanité en a produit jusqu’au tournant du millénaire, change radicalement la donne. Elle permet l’émergence d’un monde virtuel, dans lequel nous sommes en capacité de tout voir, de tout savoir.

La sphère de la vie privée est donc bien évidemment bouleversée dans toutes les sociétés de la planète. La plupart des informations concernant les individus, leur situation (financière, médicale, etc.), ainsi que l’essentiel de leurs activités (échanges, consommation, etc.) sont numérisées et accessibles à certains acteurs pour différents usages. L’incertitude sur les acteurs accédant aux données personnelles et sur les usages qui en sont fait pose des questions fondamentales de société.

Un récent article, Has Big Data Made Anonymity Impossible? du MIT Technology Review, s’interroge sur la possibilité de l’anonymat à l’époque des Big Data. L’article, après avoir rappelé la définition, proposée en 1995 par l’Union européenne dans sa législation sur la vie privée, des données personnelles comme les informations permettant d’identifier directement ou indirectement une personne, montre comment on est passé de données explicites,  les identifiants comme le nom et l’adresse, à des données liées aux systèmes de mobilité, de consommation, de surveillance, etc.

Dans le domaine de la publicité par exemple, la société Acxiom exploite 1500 informations en moyenne sur plus de 500 millions de clients dans le monde. Facebook stocke plus de 100 mega de données personnelles en moyenne pour ses utilisateurs, qui dépassent désormais le milliard.
De nombreuses études montrent que l’anonymisation des données est illusoire, tant les profils de consommation ou plus généralement d’usage permettent avec une grande probabilité d’identifier les personnes. Plus encore, certaines études montrent que les opérateurs de télécommunication sont en mesure de prédire le futur des déplacements avec une fiabilité suffisante pour de nombreuses applications. Nous ne sommes pas loin de la fiction de Spielberg,  “Minority Report”, où la police est en mesure d’arrêter les criminels avant leur crime !

La vie privée est-elle donc compatible avec la société numérique ? La question est incontestablement pertinente, mais les manières de la traiter varient énormément. En Europe, on s’inquiète en premier lieu des usages que les opérateurs privés peuvent faire des données personnelles, et on fait confiance à l’Etat pour définir un cadre légal contraignant leurs activités. Aux Etats-Unis à l’inverse, on s’inquiète surtout des usages que l’Etat pourrait faire des données personnelles, et on fait plus confiance aux opérateurs privés pour garantir la protection adéquate des données. En Europe, on aimerait préserver des principes a priori en limitant les applications de la technologie, alors qu’aux Etats-Unis, on est plutôt enclin à favoriser l’expérimentation en corrigeant a posteriori si nécessaire.

Alors quid de la vie privée ? Le concept de vie privée est en pleine évolution et comme pour le reste de la société de l’information, nous ne sommes qu’à l’aube de cette révolution. Il est très difficile de prédire comment la vie privée évoluera, mais il serait illusoire de penser qu’il est possible de préserver la forme de vie privée qui dominait avant l’irruption de la société de l’information. Les européens, qui ont certainement un sens particulièrement aigu de la vie privée, semblent prisonnier d’une situation paradoxale, vouloir préserver des principes tout en ne participant pas au développement des grands systèmes de la société de l’information, tout en s’installant dans la dépendance face à une industrie étrangère qui impose, et continuera à imposer parce que le rapport de force lui est favorable, ses principes.

Et la vie privée alors. Mais il faudrait y penser en effet. Il faudrait y penser non pas en termes de comment préserver ce qui existait, ce qui semble de plus en plus improbable étant donné les usages qui sont fait des technologies nouvelles qui sont adoptées avec engouement par la population mondiale, mais bien pour un monde dans lequel une quantité importante d’informations personnelles est rendue disponible soit à des acteurs économiques, soit à des acteurs étatiques, soit simplement aux pairs. Personnellement, je ne crois pas que la défense d’une sphère protégée soit incompatible avec la société de l’information, elle devra par contre se déplacer par rapport à sa position actuelle.

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