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Feb 04

Les Musées au prisme de la communication

Le mercredi 30 janvier a eu lieu à l’Institut des Sciences de la Communication du CNRS (ISCC) un débat pour la sortie du numéro de la revue Hermès sur « Les musées au prisme de la communication » (liste des auteurs, sommaire et résumé des article disponibles ici : http://www.iscc.cnrs.fr/spip.php?article1515). Voici un compte rendu.

Animatrice : Cécile Lestienne, journaliste indépendante, ancienne rédactrice en chef de Arts Magazine et de Science & Vie Junior.

Intervenants :

Paul Rasse, Professeur, Université de Nice Sophia Antipolis

Yves Girault, Professeur, Muséum national d’histoire naturelle de Paris

Adel Ziane, Directeur adjoint de la communication du Louvre

Bruno Saunier, Sous-directeur des collections, Service des Musées de France, Ministère de la Culture et de la Communication

François Mairesse, Professeur, Université Sorbonne nouvelle Paris 3

Joëlle Le Marec, Professeur, Université Paris Diderot Paris 7

P. Rasse introduit le numéro en décrivant ses grands axes :

  • une première partie fait l’état des lieux des transformations des musées sur le plan institutionnel ;
  • une deuxième s’attache plus particulièrement à l’art contemporain ;
  • une troisième réfléchit aux rapports entre musées et société, en quoi les musées peuvent devenir des lieux de débats sur la culture et le monde, notamment à travers un intérêt grandissant pour les modes de vie ;
  • une dernière se penche sur les musées de science : quelles sont les questions scientifiques présentées dans les musées ? Comment montrent-ils la science en marche ? Entre vulgarisation et débat public, les stratégies de ces musées sont aussi interrogés sur le plan politique.

La présentation s’attache d’abord aux interrogations soulevées par la première partie, et le débat se développe ensuite au fil des questions posées par l’animatrice et le public (en italiques).

Évolution de l’institution muséale sur les trente dernières années

F. Mairesse rappelle que le musée, pensé d’abord à partir d’un modèle communicationnel, puis à partir d’un modèle médiatique dès les années 1980, voit naître des formes de spectacularisation (avec notamment un travail sur l’architecture). Cette décennie a aussi vu croître l’importance du modèle commercial dans les pays anglo-saxons parallèlement à leurs perspectives économiques (l’ère Thatcher au Royaume-Uni, l’ère Reagan aux USA). L’administration et la gestion ont pris une part plus importante, et le rôle traditionnel du conservateur a diminué face à de nouveaux profils professionnels introduits dans le musée (énarques, responsables marketing…).

J. Le Marec, qui collabore à ce numéro sur le thème de l’environnement, rappelle qu’elle a surtout travaillé sur les musées par le biais de la question des publics. Selon elle, les musées sont le lieu d’une grande mise en tension entre la perspective patrimoniale et la volonté de transmission du savoir pris dans des mutations (marquées notamment par la fin du monopole de l’Académie des sciences). Les enjeux de cette tension sont à voir sur le temps long, mais on constate aussi des transformations rapides, auxquelles le public est sensible. Si la confiance envers les institutions en général s’est érodée, le musée reste un lieu auquel on fait confiance. En effet, le musée a su se renouveler dans la mesure où il ne garde pas tant des fonctions de vulgarisation (aux résultats médiocres) qu’il n’ouvre aux chercheurs un espace d’expression culturelle qu’ils ne pourraient trouver ailleurs (dans le circuit académique traditionnel des revues ou des colloques). La muséologie est un milieu où se croisent des chercheurs impliqués (pas seulement dans la sphère académique) et des professionnels en réflexion intensive. Les éco-musées sont pionniers en termes d’évolution : dans les années 1970, ils interrogent les rapports des hommes avec leur milieu, accompagnent la naissance d’un ministère de l’environnement, tissent des liens avec d’autres structures (les parcs naturels), proposent des lieux de réflexion interdisciplinaires, et expérimentent des formes de participation du public, notamment en essayant de comprendre les relations entre savoirs dominants et profanes. Les musées de science en particulier évoluent en même temps qu’ils montrent l’évolution de la société, et ce depuis le 18ème siècle avec les musées des techniques.  Ils remplissent des rôles sociaux dans une logique d’hyperproximité. Par exemple, les écomusées se restructurent avec leur environnement urbain à la périphérie des métropoles (au Brésil, en Île de France). Ils bénéficient du gros marché des dispositifs de débat publics parce qu’ils touchent à des problèmes de société (à la Cité des Science, des conférences sur le climat…). Ils sont aussi des lieux de développement innovants de la médiation, de plus en plus tournée vers le numérique. Ils se sont rendus compte que les publics n’étaient plus seulement dans la salle mais dans l’orbite de toutes les actions du musée.

A. Ziane constate que le numéro a eu du retentissement au sein des équipes de communication du Louvre. Il rappelle que le temps des métiers de la communication est très rapide, alors que le travail de la revue permet des échanges sur des questions de fond ; cela permet un temps de bilan appréciable. Le Louvre est pour lui un exemple de réflexion obligatoire sur les publics : dans un grand espace comme le sien on doit redéfinir l’architecture, créer des parcours – une réflexion sur le « Grand Louvre » initiée depuis les années 1970. Cela modifie le métier du conservateur, qui doit savoir mettre en avant le visiteur : alors qu’avant il se concentrait sur l’œuvre (compréhension, préservation, présentation), il doit maintenant travailler avec la direction des publics (familles, jeunes…). Il y a bien eu une logique de commercialisation dans la décennie suivante, qui importe au sein du musée l’organigramme de l’entreprise, développe les métiers de la communication dans un mouvement de spécialisation accrue des tâches.

B. Saunier rappelle qu’il garde son rôle de conservateur du patrimoine dans son travail au Ministère de la Culture et de la Communication. Il déclare que les musées français sont très hétérogènes et que certains gros musées comme le Louvre ont toujours été des instruments de communication politique et diplomatique. Si 1220 musées répondent aux critères de légitimation des musées de France, dans la réalité 300 sont fermés ou n’existent plus que sur le papier. Il propose l’idée que l’on a atteint un pic dans le potentiel de développement des musées, ce qui pourrait expliquer le malaise ressenti dans cette période de stagnation.

Déséquilibres entre fréquentation des publics et le besoin de créativité et d’innovation

Derrière le succès des gros musées, il y a donc en fait une hétérogénéité entre les musées, mais aussi à l’intérieur des musées (Louvre : des salles pleines, des vides). Qu’est-ce qui attire ?

P. Rasse : si le musée est facilement appropriable (beaucoup de choses sont nommées « musées »), il y a en effet une tendance claire : les gens vont là où vont les gens, et ceci est renforcé par la presse qui ne parle que des expos « blockbuster » (selon l’expression de J. Le Marec). Mais Internet change aussi les choses : des lieux peuvent exister sans les grands médias, notamment pour les petits projets… Il déplore que les réseaux se tiennent la main en concentrant les budgets  (réseau des 100 plus grands musées). A l’inverse, pour les petits musées de province, on voit l’État qui se retire, le Ministère de la Culture poussant les collectivités locales à prendre le relais.

B. Saunier précise que la désaffection des publics concerne surtout les collections permanentes, et non les temporaires qui jouent sur une logique événementielle. Si l’augmentation globale est à la hausse, la baisse est forte sur les salles permanentes, et aussi en province. Les grands établissements qui font des expos temporaires ont du mal à prendre des risques avec des sujets dont on sait qu’ils ne passionneront pas le public et donc ne permettront pas d’atteindre les niveaux d’entrée. C’est un système paradoxal : les lieux fréquentés veulent garder leur équilibre financier. Le service des musées de France regrette cette logique.

Y. Girault évoque le fait que les publics ont eux aussi évolué : ils voyagent plus, mettent les musées en concurrence. Le problème de la difficulté à innover se pose en particulier pour les musées d’histoire naturelle ou d’ethnologie qui ont tendance à avoir les mêmes collections partout. C’est un problème de fond, épistémologique, qui a trait au rapport des disciplines à leur propre production et structuration du savoir. Dans ce type de musées, on commence les expositions temporaires il y a 30 ans (histoire naturelle et sexualité, par exemple), afin de sortir les collections des espaces non visibles, montrer comme se structurent les connaissances – c’est l’un des impératifs du Musée d’Histoire naturelle. Mais les expositions temporaires elles-mêmes, si elles attirent beaucoup de monde dans leurs premières semaines, voient leur fréquentation baisser ; il faut alors recréer de l’événement au sein des expos (salons…). On a du mal à mobiliser le public sur des problématiques de rénovation des structures permanentes ; la Grande galerie du Museum va fêter ses 20 ans, mais ce n’est pas assez visible et donc peu valorisé.

F. Mairesse montre que la commercialisation des musées crée une séparation en deux mondes distincts depuis la fin des années 1990. Face aux petits musées très créatifs mais dont l’avenir est compromis émerge une classe de « superstar museum », des musées millionnaires (environ 60 dans le monde), qui fonctionne sur une logique de star system et profite du développement du tourisme. Si les musées ne sont pas considérés stricto sensu comme des industries culturelles, le secteur en témoigne autrement ; on est dans un « oligopole à franges ».

A. Ziane rebondit sur l’idée que les gros musées sont des stars touristiques ; ils sont des étapes obligées, et à l’intérieur même cela touche les salles (certaines œuvres sont sur-visitées, d’autres oubliées). Il signale que les gros musées souffrent de la massification du public engendrée par la starification de leur système. La Pyramide du Louvre était faite pour accueillir 4 millions de visiteurs, et non les 10 millions actuels.

Est-ce que les grandes expos à succès ne permettent pas de faire des expos qui n’auront pas de public ?

F. Mairesse répond que dans les faits, on constate une baisse de la diversité et un recours à la sécurité ; les investissements à risque ne sont faits que sur les petits projets. Mais on peut chercher ailleurs des exemples inverses qui fonctionnent bien (musée de Neuchâtel en Suisse).

Y. Girault insiste sur l’idée que le problème vient aussi du fait que les musées ne cultivent pas assez la différence, ne se fondent pas assez sur leur spécificité propre en tant qu’établissement. Pour les musées de science, on assiste à une confusion entre le Museum, La Villette, et le Palais de la Découverte. Pour le Museum, l’expo sur les dinosaures marche très bien mais elle s’éloigne de la culture de l’établissement qui se fonde sur la valorisation des stocks ; pourtant, dans ce cas, on n’a pas pu montrer les squelettes pour des raisons contractuelles avec les créateurs de l’expo (importée des USA). Des projets pourtant plus en lien avec la spécificité du musée pourraient voir le jour, en se basant justement sur une réflexion épistémologique : par exemple, le Muséum pourrait accueillir une expo sur l’évolutionnisme : le débat est vif aux USA, c’est donc une question d’actualité, et le musée abrite la galerie darwinienne et est jouxté par le jardin des plantes. Mais on les refuse par peur de l’insuccès.

Le rôle du numérique

Est-ce que les nouveaux outils du numériques permettent aux petits musées d’émerger ou ne servent que les grands ? CF. Twitter avec #jourdefermeture : mobilisation des petits musées.

Est-ce que le médiateur, dans un contexte de numérisation, n’est pas plus proche de l’intérêt des œuvres que le communiquant ?

Quid de l’appropriation des œuvres, par le biais de la dématérialisation par exemple ? Le Rijksmuseum aux Pays-Bas met en ligne de manière libre 100 000 documents : cela entraîne beaucoup de réappropriation créative à l’extérieur du musée, et donc une externalisation de la responsabilité (ce ne sont plus les médiateurs les responsables du public mais la responsabilité est transférée au public lui-même).

F. Mairesse n’est pas très optimiste ; l’effet média est court, et d’autant plus qu’il y a d’afflux sur les réseaux sociaux : faire entendre sa voix est de plus en plus difficile. Il est plus intéressant de travailler sur les aspects participatifs, dont les musées ont une longue tradition. Il faut aussi travailler dans le sens des communautés locales.

Y. Girault défend l’idée que l’usage des réseaux sociaux pour les musées ne peut être efficace que dans les petites équipes (et donc dans les petites structures muséales) avec une forte responsabilité, seule gage d’une vraie politique culturelle.

A. Ziane parle du métier de « community manager » au Louvre comme un travail de médiation aussi bien que de communication. Ce n’est pas tant le nombre de « like » qui est important que les commentaires. Grâce à ces contenus, on peut se demander comment on crée de nouvelles relations avec le public. Par exemple, à l’époque de l’ouverture d’un département sur les arts de l’Islam, les nombreux retours à vif sur Facebook ont été utiles pour comprendre comment on allait communiquer avec le public sur un sujet d’actualité. Il insiste par contre sur l’idée que dans le rapport aux objets, le numérique ne pourra pas se substituer à l’expérience humaine des musées : des problématiques d’espace, d’accrochage, de mise en lumières ne sont pas remplaçables par le numérique. Les publics, par contre, sont dans l’attente d’une orientation renforcée par les nouvelles technologiques (audioguides, sites Internet…). Un besoin de médiation se fait sentir de plus en plus fort : on attend que soit explicité le rôle du musée dans la cité, mais aussi qu’il puisse apporter du sens dans une période que A. Ziane considère comme marquée par une crise du sens – ce rôle peut être bien joué par le musée dans la mesure où il est une institution immuable qui a accompagné l’évolution de l’humanité et qui fournit des indicateurs pour comprendre dans quelle époque on vit.

Paul Rasse suggère de lire à ce sujet la contribution de Boris Groys dans le numéro, qui défend l’idée que le musée permet de retrouver l’aura perdue des œuvres au delà du simple critère d’originalité.

F. Mairesse précise que les Pays-Bas sont à l’avant-garde des pratiques de numérisation des collections. En France, en cultivant l’exception culturelle on ne voit pas les expériences menées par les autres pays.

Politique culturelle, diversité, accès et emploi

Il n’y a plus de travail pour les jeunes professionnels de la médiation.

La question de l’accès se pose. Aux Pays-Bas, une carte de 40 euros permet de visiter tous les musées ; pourquoi cette absence en France ?

Les associations constatent que dans certains secteurs comme en histoire de la médecine, il n’y a plus rien dans les musées français.

J. Le Marec met en garde contre la volonté de faire coexister diversité et politique générale. Il faut éviter de mettre une pression excessive sur les mécanismes de gestion et d’accès. Une coordination généralisée a des allures de benchmarking, ce qui est dangereux car suppose des rapports de domination, de pouvoir et donc de violence. Avec le bénéfice apporté par ce genre de dispositifs, qu’est-ce qu’on perd ? Si on chérit la pluralité politique et culturelle, il faut supporter la pluralité d’accès.

B. Saunier rappelle le contexte français et son millefeuille administratif, qui rend difficile ce type de dispositifs. Les musées de France se concentrent davantage sur une réflexion à propos des fermetures de musées, des fusions et regroupements afin de faire survivre certains établissements.

Y. Girault souligne les rapports difficiles entre les associations des amis des musées et les institutions. Elles bénéficiaient auparavant d’une carte qui permettait l’accès gratuit, mais c’est terminé. Un autre problème important réside dans la médiatisation des experts : on fait toujours appel aux mêmes dans les médias, alors qu’on pourrait profiter d’un vivier plus large.

Sur la question de l’emploi, les avis sont partagés. Y. Girault témoigne du succès de son master muséologie (plus de 80% d’étudiants casés dans des emplois non précaires). P. Rasse rappelle qu’il y a eu beaucoup d’embauche ces vingt dernières années mais que cela stagne aujourd’hui ; les étudiants de son master sont eux face à la précarité de l’emploi, mais ils continuent à profiter de la diversité des petites structures en province, très demandeuses.

Dominique Wolton, directeur de l’ISCC, clôt le débat. Les musées permettent de faire coexister trois cultures (d’élite, moyenne, de masse) mais aussi de voir les tensions entre elles. La culture d’élite, qui détient le plus grand marché culturel au monde, se sent menacée. Il n’y a pourtant pas assez de remise en question de cet état des choses ; on est dans la rationalisation permanente mais la diversité n’est pas effective.  Attention aux croyances dans le pouvoir salvateur ou révolutionnaire des outils numériques, conclut-il ; ils accompagnent les processus de transformation mais ne les précipitent pas.

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